La publication a été motivée par la décision de la Douma d’adopter en première lecture la loi sur la protection des sentiments des croyants. Desnitsky commence par rappeler qu’il est lui-même croyant et susceptible, et reconnaît qu’il serait heureux que quelqu’un de « grand et fort » le protège de ses blessures.
Il rappelle qu’il y a un peu plus d’un an, il a appris la provocation à la cathédrale du Christ-Sauveur et l’a jugée « extrêmement déplacée et ignoble », bien qu’il n’ait pas été sur place et n’ait pas vu la vidéo. Selon lui, à l’époque soviétique, les croyants étaient insultés et humiliés tout autant, mais il ne se souvient pas en avoir souffert, car, comme l’enseigne l’Évangile, ce n’est pas ce qui vient de l’extérieur qui offense, mais ce qui sort du cœur.
À chaud, il avait alors écrit sur le blasphème dans le cadre d’un État laïc de droit et l’avait défini comme « une insulte délibérée à ce qui est cher et sacré pour beaucoup, ce que la société reconnaît comme une valeur morale, religieuse, culturelle ou historique ». De tels actes, estimait-il, devraient entraîner une responsabilité pouvant aller jusqu’au pénal. Les lois américaines autorisant l’autodafé public du Coran dans l’intention d’offenser les musulmans, il les a qualifiées de fausse interprétation de la liberté d’expression. Il considérait également comme blasphématoires la dégradation d’un tableau à l’acide dans un musée et la profanation de la flamme éternelle : selon lui, il s’agit de valeurs universellement reconnues, sans le respect desquelles la société se transforme « en troupeau de pithécanthropes ».
Ce qui l’a offensé le plus
Cependant, selon lui, ce qui l’a bien plus offensé, c’est ce qui a suivi : les règles du concile in Trullo devant un tribunal laïc, les gardiens et la préposée aux cierges victimes, « ayant perdu la capacité de compter l’argent », et la « petite peine de deux ans » à la sortie. Il affirmait qu’au nom des croyants orthodoxes, on réglait ici des comptes politiques avec de jeunes femmes dont la provocation ne méritait pas plus de quinze jours. Desnitsky prévoyait qu’après leur libération, elles deviendraient « des stars de dimension mondiale, des martyres de la juste cause », et que l’on rappellerait jusqu’à la fin de sa vie un événement qui aurait pu être oublié au seizième jour.
Les craintes suscitées par la loi
La nouvelle loi, selon lui, permet, sans le concile in Trullo, sur la seule base du Code pénal, d’infliger aussi « cinq ans » dans des cas similaires. Mais il ne se sent pas protégé pour autant : il soupçonne que des croyants très divers se mettront à s’offenser « à tort et à travers ». Les païens, écrivait-il, n’aimeront pas ce que la Bible et la tradition chrétienne qui en découle disent de leurs dieux, et les juifs pourraient s’offenser des offices orthodoxes de la Semaine sainte. Il n’est pas dit dans le texte de la loi, affirmait-il, qu’elle vise « d’autres offenses tout à fait différentes », et il ne se hasarde pas à prévoir son application, par exemple dans certaines républiques du Caucase du Nord : les croyants de là-bas, estime-t-il, sont offensés par tout ce qui ne correspond pas à leur conception de la charia. Il rappelle que pour un musulman, l’expression même « Fils de Dieu » est offensante.
Desnitsky se demandait qui garantirait que la stabilité actuelle est éternelle et que « ce bâton » ne sera pas un jour utilisé contre ceux qui espèrent aujourd’hui sa protection.
À qui profite la loi
Selon son analyse, la loi n’est pas nécessaire aux croyants, mais au pouvoir, qui a tiré les leçons des « révolutions de velours » en Europe de l’Est, en particulier en Pologne à la fin des années quatre-vingt, lorsque l’intelligentsia s’unit aux ouvriers et que l’Église devient le pôle d’attraction. Il décrit le principe « diviser pour régner » : les croyants doivent voir dans les forces de l’ordre leurs seuls protecteurs contre les athées, et les non-croyants chercher refuge auprès de ces mêmes forces de l’ordre contre les « obscurantistes militants ». Se prêter à ce jeu, selon lui, c’est perdre d’avance, et les pertes de réputation de l’Église dans ces processus sont trop élevées.
En conclusion, il écrit qu’il souffre lorsqu’on insulte les sanctuaires chrétiens, mais qu’il est « cent fois plus douloureux de voir, au nom de sa propre compréhension des sanctuaires chrétiens, se mettre à insulter d’autres personnes — simplement parce qu’on le fait en mon nom ». Ce qui blesse le plus ses sentiments, reconnaît-il, ce sont les performances scandaleuses des « activistes orthodoxes » : quand dans les rues on arrache des vêtements, on frappe au visage, on brûle des livres au nom de l’orthodoxie, et que ceux qui font cela sont invités non pas au poste de police, mais à la Douma. C’est cela qu’il a appelé « le plus authentique des blasphèmes », ajoutant que ce n’est pas la police qui doit en protéger, mais l’Église, qui a des instances pour juger de tels comportements.
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