Mas est arrivé chez Kyivstar en 2015 en tant que conseiller IT et Digital du président de l’entreprise, Petro Chernyshov. Deux ans plus tard, il a pris la tête du laboratoire d’innovation, avec pour mission de trouver des start-up susceptibles d’être intégrées au fonctionnement de l’un des plus grands opérateurs mobiles d’Ukraine. Autrement dit, il testait de nouvelles idées dans la pratique avant qu’elles n’intègrent le produit de l’opérateur. Il a expliqué sa décision de partir sans entrer dans les détails : « Je suis fatigué de travailler dans les grandes entreprises. » Pour un homme qui travaille depuis plus de vingt ans sur des projets internet, cette formulation est claire. La routine corporate s’accorde mal avec l’habitude de lancer ses propres expérimentations.
Qu’est-ce qu’un réseau social artisanal
Mas qualifie son nouveau projet de réseaux sociaux artisanaux. Selon lui, « les réseaux sociaux artisanaux, c’est une question de gamification, d’interaction entre les utilisateurs ». La gamification consiste à transposer des mécaniques de jeu dans des services non ludiques : les participants gagnent des points, montent dans le classement, débloquent des statuts et des récompenses. Le projet repose sur les participants, un classement, un statut, des récompenses et une ou plusieurs monnaies internes échangeables entre les réseaux. Mas estime que la taille idéale d’une telle communauté est de vingt à cinquante personnes, même si des réseaux allant jusqu’à dix mille participants sont possibles. La logique est simple : dans une petite communauté, chaque personne est visible et sa contribution plus facile à évaluer.
Pour Kyivstar, Mas a aussi imaginé un exemple concret. Il s’agissait de réseaux sociaux autour des séries sur GoTV, le service vidéo de l’opérateur. Les fans des Stark de « Game of Thrones » recevraient la monnaie interne « Loups », tandis que les adeptes de Daenerys Targaryen gagneraient des « Dragons ». L’exemple montre comment fonctionnent ces réseaux : la loyauté envers une série se transforme en jeu social où l’on peut accumuler du statut et échanger de la monnaie avec les communautés voisines.
L’équipe et les premiers financements
En août 2019, l’équipe compte trois programmeurs, deux designers et un chef de projet. Le capital de départ est modeste : Alexandre Olchanski d’Internet Invest Group, Alexandre Soroka de Startup Network et Alexeï Grichine de Qiwi Ukraine ont déjà investi 100 dollars chacun. Mas cherche un investisseur principal qui fixera les conditions de base et prendra en charge une part importante du financement. La somme qu’il espère obtenir se situe entre 100 000 et 1 million de dollars.
Les noms des premiers investisseurs sont bien connus de ceux qui ont suivi l’internet ukrainien des années 2000. Soroka a été investisseur dans UAportal, que Mas a dirigé en 2000 avec Ruslan Dmitrakovitch. C’est là qu’est apparu « L’Arbre des amis », le premier réseau social sur un portail ukrainien. Olchanski a investi dans Infostore, un hébergeur de photos de 2003-2004, et a ensuite été cofondateur de Mail.ua, revendu à Mail.ru en 2012 pour environ 0,5 million de dollars. Infostore a fermé après que la milice a saisi les serveurs du projet le 4 décembre 2008. Pour Mas, ce n’est pas la première expérience avec des investisseurs qui connaissent déjà son style.
Une licorne avec une patrie
L’ambition principale de Mas est formulée dans le titre même de l’interview. Dans le milieu du capital-risque, on appelle licorne une start-up valorisée à un milliard de dollars. Mas estime que dans trois ans, son entreprise pourrait avoir un bureau en Californie, mais que le siège doit rester en Ukraine, selon lui à Kyiv, Odessa ou Dnipro. Il le dit clairement : « On ne peut pas être une “licorne” ukrainienne avec un siège dans la Silicon Valley. » Il ne s’agit pas seulement d’impôts ou de coût du personnel. Pour Mas, il est important que les entreprises technologiques ukrainiennes grandissent dans le pays et y prennent leurs décisions.
L’expérience des accélérateurs compte aussi pour le projet. Mas a lui-même raconté qu’il « siège au conseil d’administration de la plupart des accélérateurs et incubateurs ». Un accélérateur aide une start-up à passer rapidement de l’idée aux premiers clients ; un incubateur travaille sur la durée et fournit à l’équipe des locaux et des mentors. Mas connaît ce milieu de l’intérieur et compte utiliser ses relations pour trouver des investisseurs et des partenaires pour son réseau.
Aujourd’hui, les réseaux sociaux artisanaux en sont à un stade précoce. Le projet a une équipe, des premiers financements et un modèle clair, mais pas d’investisseur principal. C’est précisément la recherche d’un tel investisseur qui, selon Mas, déterminera si le projet pourra dépasser le cercle restreint des premiers participants.
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