À l'automne 2004, la politique ukrainienne s'est scindée en deux camps, et les médias traditionnels dépendaient largement de leurs propriétaires et des forces politiques. La télévision et les grands journaux ne pouvaient pas couvrir tout ce qui se passait sur les places, et le public cherchait des canaux alternatifs. L'internet restait un espace relativement ouvert. Comme l'écrivait Novaïa Gazeta, c'est là que s'est constituée une nouvelle pratique de collecte et de diffusion de l'information. L'audience de la zone ukrainienne du Net représentait environ dix pour cent de la population adulte, et Korrespondent.net, selon Lessia Mazanik, comptait 70 à 80 mille visiteurs uniques par jour.
Mas a raconté son projet Infostore.org, qui, ces semaines-là, était un site d'actualités citoyennes. Les utilisateurs alimentaient eux-mêmes le fil en temps réel, de sorte que les informations arrivaient de multiples points simultanément, sans attendre le cycle rédactionnel. « Internet permet à chacun de participer à la composition du tableau de l'information », disait-il, et, selon lui, ces « nouvelles venues des gens arrivent plus vite, plus rapidement que l'information officielle ».
Miroirs, direct et gens de la rue
L'ampleur de la connexion aux événements se voit bien dans les détails cités par Mas. Selon lui, le site de la 5e chaîne disposait d'une vingtaine de miroirs, c'est-à-dire de copies d'une même ressource à des adresses différentes, qui permettaient aux lecteurs d'accéder aux contenus même lorsque le site principal était surchargé. L'un des premiers à organiser une diffusion en direct des actions de protestation fut le site. Pour un public habitué à ce que l'image de la place ne soit montrée que par les chaînes de télévision, c'était une expérience nouvelle : le spectateur pouvait voir ce qui se passait sans intermédiaires et comparer différentes versions au même moment.
Mas lui-même était un homme qui connaissait l'infrastructure internet ukrainienne de l'intérieur. En 1997, il est entré à la Banque nationale d'Ukraine, où il s'est occupé jusqu'en mars 2000 du traitement des paiements Visa sur plateforme HP-Unix. En janvier 1999, avec Rouslan Dmitrakovitch, il a lancé le réseau de bannières ukrainien : le projet a été écrit en Perl en environ trois semaines, et les dépenses se sont élevées à environ 100 dollars. Le 7 mars 2000, Mas est devenu directeur du Portail ukrainien (UAPortal), fondé par Alexandre Soroka, Alexandre Korechkov et Alexandre Barabach d'IP-Telecom. C'est pourquoi, dans le texte de Novaïa Gazeta, son portail était mentionné parmi les leaders des résultats de recherche, et non comme l'un des dizaines de petits sites.
Ce qu'il est advenu d'Infostore ensuite
L'Infostore de décembre 2004 et celui de quelques années plus tard étaient des projets différents. En avril 2006, répondant aux lecteurs d'ITUA, Mas décrivait déjà le site comme un service de partage de fichiers, accessible via l'UA-IX. Le format d'actualités, qui semblait prometteur pendant la révolution, a cédé la place à d'autres services. Cette transformation montre à quelle vitesse l'environnement internet ukrainien lui-même changeait, avec chaque année de nouvelles plateformes et de nouvelles façons de consommer l'information.
En décembre 2008, l'histoire d'Infostore a connu une suite qui rappelait peu les événements de 2004. Les 4 et 5 décembre, des agents du ministère de l'Intérieur ont saisi les serveurs du site : 18 serveurs, deux baies de stockage et un commutateur. La perquisition a duré 12 heures. Plus tard, l'Association des entreprises internet d'Ukraine a tenu une conférence de presse sur l'affaire, et Mas lui-même, en 2008, s'occupait de l'architecture de Mail.ua, un projet dans lequel le groupe « Internet Invest » avait investi.
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